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Envie de cinéma

Le chef opérateur Mathieu Bertholet parle de l'approche visuelle du long métrage en français L'Été éternité.

Le film sur le passage à l'âge adulte L'Été éternité (sorti aux États-Unis sous le nom de Our Eternal Summer) a marqué la poursuite de la collaboration entre la scénariste-réalisatrice Émilie Aussel et le chef opérateur Mathieu Bertholet. Bertholet nous offre ici son aperçu de la production - pour laquelle il a travaillé avec Panavision Marseille pour trouver son ensemble caméra et optiques - et raconte le parcours professionnel qui l'a conduit à son travail actuel de chef opérateur.

Panavision : Comment vous êtes-vous retrouvé impliqué dans le projet ?

Mathieu Bertholet : J'ai rencontré Émilie Aussel, la réalisatrice, en 2013, pour son projet de court-métrage Petite blonde, qui est devenu notre première collaboration. Nous avons retravaillé ensemble pour Ta bouche mon paradis, un court-métrage réalisé en collaboration avec l'ERAC [École Régionale des Comédiens de Cannes]. C'est à cette époque qu'Émilie a commencé à me parler de son projet de long métrage, alors intitulé To Die Young. On discutait régulièrement du projet, je lisais les différentes versions du scénario, et petit à petit, au fil de nos échanges, l'idée générale de ce que pouvait être le film, ses ambiances, ses décors [s'est précisée]. En 2019, le producteur Thomas Ordonneau et Shellac Films ont décidé de lancer la préparation du film, et j'ai accepté de suivre Émilie dans cette nouvelle aventure.


Comment décririez-vous le look du projet ?

Bertholet : Pour ce film, j'ai voulu m'éloigner d'une image trop naturaliste - un regard souvent appliqué au cinéma dit « réaliste » traitant de la jeunesse, de l'adolescence et de ses émotions. Pour moi, il s'agissait de donner au film une identité visuelle faite de couleurs et de contrastes. En traitant la réalité, certes, mais en la magnifiant d'une manière ou d'une autre. En n’ayant pas peur de la lumière estivale, qui est parfois rude. En osant. 

Paradoxalement, nous avions très peu de moyens techniques pour y parvenir. Il fallait donc choisir des décors, de jour comme de nuit, sur lesquels je pouvais intervenir. Nous avons travaillé en négatif, en coupant les lumières existantes pour construire l'image souhaitée, et en ajoutant des petites touches - une couleur, un contraste - qui nous plongeraient dans la fiction.

La scène de nuit au skate park entre les personnages de Malo [Matthieu Lucci] et d’Elias [Louis Pluton] est assez représentative de cette approche. L'éclairage mélange plusieurs types de sources lumineuses - sodium, tubes néon, etc. - et les couleurs se mélangent. En coupant certaines sources, on a construit une ambiance nocturne que j'aime beaucoup. Idem quand le personnage d’Eve [Rose Timbert] se rend à la plage la nuit pour chercher son amie Lise [Agathe Talrich]. Le sodium illuminait la corniche et plongeait la plage dans cette lueur jaune orangée. Au loin, quelques néons donnaient une touche plus froide dans des tons bleu-vert.

En extérieur le jour, et notamment pour la longue séquence plage du début du film, qui s'ouvre avec le soleil au zénith et se poursuit jusqu'à la tombée de la nuit, notre principe a été de respecter des horaires de tournage très précis. Ainsi, chaque partie de la séquence - baignade, discussions sur la plage, apéro, baignade en fin de journée, etc. - a sa propre identité. Ensuite, la correction numérique des couleurs m'a permis d'accentuer ces petites différences pour marquer davantage le passage du temps.

Il y avait aussi, pour nous, cette idée très présente de filmer les visages comme s'il s'agissait de paysages. On a pris le temps de les regarder et on a essayé de faire se répondre visages et paysages comme si les deux étaient liés et participaient ensemble à l'expression des sentiments des personnages. Le décor du Palais Longchamp à Marseille, avec ses grandes colonnes, va dans ce sens, donnant au premier groupe d'amis qui entoure Lise une dimension sacrée.

Quelles sont les références visuelles particulières dont vous vous êtes inspiré ?

Berholet : Je n'avais pas de références visuelles précises. Disons plutôt qu'Émilie m'a donné des directions vers lesquelles me tourner - des choses qu'elle aimait, des choses qu'elle me demandait de regarder. À moi ensuite de me les approprier, de les « digérer », et de réfléchir à comment leur donner du sens pour notre projet et nos envies. Pêle-mêle, je citerais le cinéma de Gus Van Sant, celui de Philippe Garrel, certaines peintures romantiques comme celles de Caspar David Friedrich, le travail photographique de Nan Goldin. Et puis, un film qui m'a personnellement nourri pour ce projet : American Honey d'Andrea Arnold, photographié par Robbie Ryan [BSC, ISC]. C'est selon moi l'exemple parfait d'une image qui sert le film, son texte, sa mise en scène, et participe pleinement à son identité.

Qu'est-ce qui vous a amené à choisir Panavision pour ce projet ?

Berholet : Je vis à Marseille depuis presque 20 ans. J'étais 1er assistant caméra quand je suis arrivé ici, et très vite j'ai été amené à rencontrer l'équipe de Panavision Marseille. J'ai préparé un très grand nombre de films avec eux, et au fil des années une relation de confiance s'est instaurée entre nous. Lorsque j'ai commencé à travailler sur ce projet, il m'a semblé naturel de me tourner vers eux et d'utiliser leurs services.


Qu'est-ce qui vous a inspiré à devenir cheffe opératrice - et qu'est-ce qui vous inspire aujourd'hui ?

Berholet : J'ai un parcours extrêmement classique : assistant pendant 20 ans, puis opérateur et chef opérateur. Je crois fermement en cette progression et les avantages qu'elle apporte. Les années passées collé à la caméra, proche de l'opérateur et des acteurs, sont une façon extraordinaire d'apprendre son métier, d'apprendre à penser en termes d'images, de focales, de couleurs, de contraste, de densité. Bref, d'apprendre le vocabulaire et la grammaire cinématographiques. Et puis vient un jour où l'on a l'impression de pouvoir utiliser ce vocabulaire pour créer des images et mettre en avant un scénario.

Ce qui m'inspire aujourd'hui, c'est d'abord une rencontre. Un cinéaste qui saura me convaincre que sa vision d'une histoire mérite d'être racontée. À partir de ce moment, je trouve un immense plaisir à me fondre dans un monde imaginaire et à essayer, avec mes outils et ma propre sensibilité, de répondre à une envie de cinéma. Et puis, enfin, il y a le plaisir de filmer les comédiens et d'être le premier spectateur de leur travail.

Photos de Pascale Anziani. Capture d’image avec l'aimable autorisation de Shellac.